À quoi choisissons-nous de donner notre vie ? Entre joie profonde, valeurs, écoute du corps, priorités concrètes et nécessité de faire de la place, cette chronique invite à regarder ce que nos journées révèlent de ce qui compte réellement pour nous, avec une pratique simple pour rapprocher l’essentiel de la manière dont nous vivons.
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Notre temps, notre énergie et notre attention sont limités. Pourtant, nos journées reflètent-elles vraiment ce que nous affirmons être essentiel ? Entre joie profonde, valeurs, corps, agenda et nécessité de faire de la place, cette chronique explore une question simple et vertigineuse : à quoi choisissons-nous de donner notre vie ?
Un jour, l’un de mes mentors m’a posé une question qui, sous son apparente simplicité, m’accompagne encore : « Tu veux une vie abondante ? Très bien… mais abondante en quoi ? »
En argent ? En temps ? En liberté ? En amour ? En relations ? En voyages ? En expériences ? En silence ? En espace ? Nous parlons facilement d’abondance, de réussite ou d’une vie « pleine ». Mais pleine de quoi ? Et surtout : pleine de ce qui compte réellement pour nous, ou simplement remplie ?
Cette question prolonge directement celle de la chronique précédente. Vivre aligné suppose de réduire l’écart entre ce qui est profondément important pour nous et la manière dont nous vivons réellement. Encore faut-il savoir reconnaître ce qui mérite notre temps, notre énergie et notre attention.
Notre vie est limitée : à quoi choisissons-nous de la donner ?
Il y a une réalité que nous connaissons tous et que nous préférons parfois oublier : notre temps est limité. Une journée ne compte que vingt-quatre heures. Notre énergie varie. Notre attention ne peut pas être partout. Et notre existence elle-même a une durée.
Regarder cette finitude en face n’a rien de morbide. Elle peut au contraire rendre la vie plus intense et plus précieuse. Si je ne peux pas tout vivre, tout apprendre, tout construire, tout rencontrer, tout expérimenter, alors une question devient inévitable : qu’est-ce qui mérite vraiment que je lui donne une part de ma vie ?
Cette question devient parfois très concrète lorsqu’une maladie, un accident, un deuil ou simplement le passage du temps vient nous rappeler que rien n’est acquis. Ce que nous pensions pouvoir remettre indéfiniment à plus tard change alors de valeur.
L’autrice australienne Bronnie Ware a recueilli, à partir de son expérience auprès de personnes en fin de vie, des regrets récurrents qu’elle a popularisés dans son livre The Top Five Regrets of the Dying, publié en français sous le titre Les 5 regrets des personnes en fin de vie. Sans transformer ces témoignages en règle universelle, ils nous renvoient à une question puissante : si je savais mon temps compté, continuerais-je à organiser ma vie exactement de la même manière ?
Une vie abondante… mais abondante en quoi ?
Nous pouvons désirer davantage sans avoir pris le temps de préciser davantage de quoi. Davantage d’argent peut être utile s’il offre de la sécurité, de la liberté ou la possibilité de réaliser des projets. Mais une vie abondante peut aussi être une vie riche en relations, en temps disponible, en apprentissages, en nature, en création, en transmission, en amour, en silence ou en aventure.
Et cette définition n’est pas figée. Ce qui compte à vingt ans n’est pas nécessairement ce qui compte à quarante, cinquante ou soixante ans. Une période de notre vie peut appeler l’expansion et l’ambition ; une autre davantage de stabilité, de présence, de profondeur ou de simplicité.
L’enjeu n’est donc pas de trouver une définition universelle de la réussite. Il est de nous demander : de quoi ai-je envie que ma vie soit abondante aujourd’hui ? Et est-ce que mes choix actuels permettent réellement à cette abondance-là d’exister ?
Comment reconnaître ce qui compte vraiment ?
Tout ce qui nous procure du plaisir ne compte pas nécessairement profondément pour nous. Notre époque nous propose une multitude de gratifications rapides : consommer, faire défiler un écran, accumuler des sollicitations, rechercher la nouveauté. Elles peuvent être agréables, mais elles ne nous nourrissent pas toujours durablement.
Pour discerner ce qui compte, plusieurs boussoles peuvent être utiles. La première est la joie : non pas l’excitation passagère, mais cette sensation d’expansion, d’élan ou de justesse qui nous donne davantage de vie. « Écouter sa joie pour trouver sa voie » peut devenir une manière d’observer ce qui nous met réellement en mouvement.
Le corps constitue une autre boussole. Il peut signaler l’ouverture ou la contraction, l’énergie ou la lourdeur, l’envie d’avancer ou le besoin de recul. Il n’est pas un oracle infaillible : nos peurs, notre fatigue et nos habitudes peuvent brouiller ses messages. Mais apprendre à l’écouter apporte une information précieuse.
Nos valeurs et nos besoins essentiels nous renseignent également. Liberté, famille, contribution, sécurité, beauté, transmission, autonomie, amour, créativité, spiritualité… ce que nous plaçons au sommet de notre hiérarchie personnelle oriente nécessairement nos choix.
Enfin, il y a l’expérience. Certaines activités, certaines relations ou certains projets continuent à nous nourrir des mois ou des années plus tard. D’autres nous laissent régulièrement vidés, dispersés ou éloignés de nous-mêmes. Le temps permet parfois de distinguer l’envie passagère de ce qui appartient réellement à notre chemin.
Notre agenda raconte ce qui compte réellement
Nous pouvons affirmer que notre famille, notre couple, notre santé, notre projet ou notre équilibre personnel sont essentiels. Mais une question très concrète se pose alors : où apparaissent-ils dans notre agenda ?
Il ne s’agit pas de réduire l’existence à un planning ni de mesurer l’amour au nombre d’heures. La qualité de présence compte évidemment autant que la quantité. Mais, sur la durée, ce qui est véritablement important finit généralement par demander du temps, de l’attention et de l’énergie.
C’est le sens de la métaphore bien connue des « gros cailloux » : si nous remplissons d’abord notre récipient de sable et de petites pierres, il ne reste plus de place pour l’essentiel. Dans une vie déjà saturée, nos priorités profondes ne trouvent pas spontanément leur place. Elles doivent parfois être inscrites, protégées et choisies avant que le reste ne remplisse tout l’espace disponible. Ce qui compte vraiment doit donc finir par apparaître quelque part dans notre agenda. Pas nécessairement sous la forme d’une organisation rigide, mais sous celle d’une place réelle.
Faire de la place : ce qui doit parfois se terminer
Nous cherchons souvent à améliorer notre vie en ajoutant : une nouvelle pratique, un nouveau projet, davantage de temps pour nos proches, du sport, de la méditation, un voyage, une formation. Mais nous oublions une question complémentaire : qu’est-ce qui doit diminuer, s’arrêter ou se transformer pour que cette place existe ?
On ne peut pas toujours ajouter de l’essentiel à une vie déjà pleine.
Certaines relations, activités, obligations, identités ou ambitions ont pu avoir du sens à une période et ne plus nous nourrir aujourd’hui. Les laisser évoluer ou se terminer n’efface pas ce qu’elles nous ont apporté. Cela reconnaît simplement que la vie est faite de cycles.
L’automne nous en donne une belle image : l’arbre ne conserve pas toutes ses feuilles. Ce qui tombe n’est pas forcément perdu ; cela devient parfois l’humus de ce qui viendra ensuite. Faire de la place peut être une manière de respecter ce qui a été tout en permettant à autre chose de naître..
Et si ce qui compte dépassait notre seule satisfaction personnelle ?
Lorsque nos besoins les plus immédiats sont suffisamment nourris, une autre question peut apparaître : à quoi ai-je envie de contribuer ? Qu’est-ce que je souhaite transmettre, créer, protéger, faire grandir ou soulager autour de moi ?
Les traditions philosophiques et spirituelles proposent des réponses très différentes à cette question. Certaines parlent de vocation, de destinée, de service ou de mission ; d’autres invitent simplement à diminuer la souffrance ou à vivre avec davantage de conscience. Je ne pose aucune de ces réponses comme une vérité universelle.
J’aime simplement cette interrogation : qu’est-ce que la vie cherche peut-être à exprimer à travers moi ? Comme un arbre porte ses feuilles et ses fruits selon sa nature, existe-t-il en chacun de nous quelque chose qui demande à se déployer ? Peut-être notre contribution est-elle immense. Peut-être est-elle discrète. Peut-être consiste-t-elle simplement à habiter plus pleinement notre existence et à laisser autour de nous un peu plus de conscience, de lien ou de beauté.
Cette ouverture ne remplace pas les questions très concrètes de notre quotidien. Elle peut simplement leur donner une profondeur supplémentaire.
La Pratique du Mage : confronter l’essentiel à la réalité
Prenez quelques minutes et choisissez trois choses qui comptent vraiment pour vous aujourd’hui. Pas celles qui devraient compter selon votre entourage ou la société : celles auxquelles, intérieurement, vous accordez réellement de la valeur.
Pour chacune, posez-vous quatre questions :
Quelle place lui ai-je réellement donnée ces dernières semaines ?
Combien de temps, d’attention et d’énergie lui ai-je consacrés ?
Ma manière de vivre montre-t-elle qu’elle compte vraiment pour moi ?
Quel petit changement concret puis-je faire cette semaine pour lui redonner sa juste place ?
L’objectif n’est pas de culpabiliser devant un agenda imparfait. Il est simplement de rendre visible l’écart éventuel entre nos priorités déclarées et nos priorités vécues. C’est souvent à partir de cette lucidité qu’un ajustement devient possible.
Conclusion – Donner notre vie à ce qui mérite de la recevoir
Alors, qu’est-ce qui compte vraiment dans une vie ? Je ne crois pas qu’il existe une réponse valable pour tout le monde ni une liste définitive. Nos réponses évoluent avec l’âge, les rencontres, les épreuves, les joies et les saisons de notre existence.
Mais une chose demeure : chaque heure, chaque journée, chaque année que nous donnons à quelque chose est littéralement une partie de notre vie. Notre temps, notre énergie et notre attention constituent peut-être nos ressources les plus précieuses.
Peut-être qu’une vie réussie n’est finalement pas une vie dans laquelle nous avons réussi à tout faire. Peut-être est-ce une vie dans laquelle nous avons su reconnaître ce qui méritait vraiment notre présence et lui donner suffisamment de place.
Dans la prochaine Chronique du Mage
Mais dès que nous reconnaissons ce qui compte, une difficulté apparaît : nous ne pouvons pas tout choisir. Donner du temps à une direction signifie nécessairement ne pas le donner ailleurs. Dire oui à quelque chose implique parfois de dire non à autre chose. Alors une nouvelle question se pose : « Choisir, est-ce forcément renoncer ? » Ce sera le sujet de la prochaine Chronique du Mage.
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