Chronique #15 – Choisir, est-ce forcément renoncer ?


À vouloir garder toutes les portes ouvertes, nous risquons parfois de disperser notre énergie. À travers la métaphore de l’arbre et de la sève, cette chronique invite à regarder ce que nous nourrissons réellement, ce qu’il serait temps d’élaguer et les directions auxquelles nous souhaitons donner davantage de vie.

🎙️ Les Chroniques du Mage sont disponibles sur les principales plateformes d’écoute (Spotify, Deezer, Apple podcast, Amazon music…) et sur Youtube.

Une question, une réaction ou une expérience à partager ?

Écrivez-moi directement ou rejoignez-moi sur Instagram et LinkedIn. Je lis personnellement tous les messages.


Lire l’article de la chronique ci-dessous :

Choisir une direction, c’est forcément laisser d’autres possibles de côté. Mais renoncer signifie-t-il vraiment perdre ? Entre dispersion de l’énergie, libre arbitre, intuition et métaphore de l’arbre, cette chronique explore une autre manière d’envisager nos choix : décider où nous voulons faire circuler notre sève.

« Choisir, c’est renoncer. » Nous avons tous entendu cette formule. Elle semble presque aller de soi : choisir un projet, c’est en laisser d’autres de côté ; choisir une direction, c’est ne pas emprunter toutes les autres ; choisir une manière de vivre, c’est accepter que nous ne vivrons pas toutes les vies possibles. Mais faut-il nécessairement entendre le renoncement comme une perte ?

Cette question prolonge directement celle de la chronique précédente : qu’est-ce qui compte vraiment dans une vie ? Dès lors que notre temps, notre énergie et notre attention sont limités, reconnaître ce qui compte ne suffit pas. Il faut encore lui donner une place réelle. Et cela nous confronte inévitablement au choix.

Peut-être que la question n’est donc pas seulement : « À quoi suis-je prêt à renoncer ? » Elle pourrait être formulée autrement : « Qu’est-ce que je choisis vraiment de nourrir dans ma vie ? » Car à vouloir garder toutes les portes ouvertes, nous pouvons finir par disperser notre énergie au point de ne plus permettre à rien de grandir pleinement.


Ne pas choisir est déjà un choix

Nous disposons de nombreux possibles. Nous pouvons investir notre énergie dans notre travail, notre couple, notre famille, nos amis, nos passions, nos engagements, nos projets entrepreneuriaux, artistiques ou sportifs. Cette richesse est précieuse, mais elle peut aussi devenir vertigineuse. Parce que choisir une direction signifie accepter de ne pas en suivre d’autres, nous pouvons être tentés de tout conserver, de tout essayer et de ne fermer aucune porte.

Garder toutes les possibilités ouvertes peut donner une impression de liberté. Pourtant, ne pas choisir a également des conséquences. Notre énergie se disperse, nos priorités deviennent moins lisibles et certains projets ne reçoivent jamais suffisamment de temps, d’attention ou de persévérance pour arriver à maturité. À force de vouloir nourrir tous les possibles, nous risquons parfois de n’en faire grandir aucun.

Je l’ai expérimenté au début de mon activité d’accompagnement. Enthousiasmé par ce nouveau métier, j’avais dressé une liste considérable de tout ce que je pouvais proposer aux entreprises. Sur le papier, cette profusion était stimulante. Dans la réalité, elle rendait mon positionnement peu lisible. Mes clients avaient besoin de comprendre clairement ce que je pouvais leur apporter, et moi-même j’avais besoin de reconnaître les domaines dans lesquels ma contribution était la plus juste, la plus utile et la plus cohérente avec mon expérience et mes valeurs.

Au fil des années, j’ai donc davantage élagué mon offre que je ne l’ai étoffée. J’ai expérimenté, conservé certaines directions et abandonné celles qui correspondaient moins à ma contribution ou aux besoins de mes clients. Ce chemin m’a appris qu’une orientation claire ne réduit pas nécessairement notre liberté : elle peut au contraire permettre à notre énergie de cesser de se disperser.

Ne pas choisir est donc déjà une forme de choix. C’est parfois laisser les circonstances, les habitudes ou les sollicitations décider en partie à notre place. Choisir consciemment, au contraire, consiste à reprendre la responsabilité de l’endroit où nous voulons investir notre temps et notre énergie.

Choisir, c’est faire circuler la sève quelque part

L’image qui traverse cette chronique est celle de l’arbre. Un arbre possède de nombreuses branches, mais sa sève n’est pas infinie. Lorsque le jardinier élague certaines branches, il ne dit pas qu’elles étaient mauvaises. Il cherche à orienter les ressources de l’arbre, à renforcer sa structure et à permettre à certaines branches de se développer et de porter du fruit.

Nos vies ressemblent parfois à cet arbre. Nous aimerions pouvoir nourrir simultanément toutes nos aspirations, mais notre temps et notre énergie imposent des limites. Choisir, ce n’est donc pas seulement fermer une possibilité. C’est décider où faire circuler notre sève.

J’ai vécu très concrètement cette situation lorsque j’ai quitté progressivement le monde de la communication pour me consacrer à l’accompagnement et à la formation. Pendant environ deux ans et demi, j’ai mené les deux activités en parallèle. Cette période de transition était nécessaire, mais un moment est arrivé où je ne pouvais plus être pleinement présent dans les deux univers. Mon énergie était partagée et je devais choisir.

Quitter l’agence de communication a ouvert un espace immense de liberté et de possibilités, mais ce choix comportait également un deuil. J’ai renoncé à des collègues, à des habitudes, à des clients avec lesquels je travaillais depuis longtemps, à une certaine reconnaissance et à une forme de sécurité. Du jour au lendemain, le téléphone sonnait moins et je me retrouvais davantage seul face à une activité qu’il fallait construire. Pourtant, c’est précisément parce que j’ai cessé d’alimenter une branche que j’ai pu donner suffisamment de sève à l’autre. Ce mécanisme se retrouve dans des choix beaucoup plus quotidiens. Je consacre aujourd’hui une part importante de mon temps libre aux arts martiaux. D’autres activités m’attirent : la danse, la plongée, la musique ou le chant pourraient également trouver leur place. Mais approfondir une discipline suppose de lui donner du temps, de revenir régulièrement sur le tatami, d’accepter la répétition et de persévérer. Choisir un chemin ne signifie pas que les autres ne valent rien. Cela signifie simplement décider sur quel chemin nous voulons réellement marcher.

Et si certains choix s’imposaient à nous ?

Nous aimons penser le choix comme l’exercice de notre libre arbitre : plusieurs chemins se présentent à nous et nous décidons lequel emprunter. Cette liberté existe. Pourtant, mon expérience m’amène aussi à nuancer cette représentation. Certaines directions semblent revenir avec insistance. Une intuition demeure, une aspiration ne disparaît pas, une activité nous met durablement en mouvement tandis qu’une autre nous épuise. Certaines portes s’ouvrent plus naturellement que d’autres.

Je me demande alors si choisir consiste toujours à fabriquer une direction ou si, parfois, il s’agit plutôt de reconnaître une direction qui cherche déjà à émerger. Cela ne signifie pas que chaque événement serait un signe à interpréter ni que nous devrions abandonner notre discernement. Je ne sais pas si la vie nous envoie réellement des signes ou si nous devenons simplement plus capables de reconnaître ce qui nous correspond profondément. Mais je constate que certaines aspirations reviennent encore et encore tant que nous ne leur avons pas réellement accordé notre attention.

Suivre une direction qui nous semble juste ne signifie d’ailleurs pas qu’elle soit dépourvue de peur. Certains changements nécessaires peuvent susciter de l’appréhension précisément parce qu’ils nous demandent de quitter une situation connue. La peur n’est pas, à elle seule, une boussole fiable : elle peut nous protéger d’un danger réel comme accompagner le franchissement d’un seuil important. Il s’agit donc moins de « suivre sa peur » que d’écouter ce qu’elle raconte, tout en observant la joie, l’élan, l’expérience, les circonstances et ce qui demeure profondément vivant en nous.

Peut-être que certains choix demandent ainsi moins de décider où aller que d’accepter d’aller là où quelque chose en nous sait déjà, depuis un certain temps, qu’il faudrait aller.


Renoncer peut être un acte joyeux

Le mot « renoncer » porte souvent une couleur sombre. Il évoque l’abandon, la privation, le sacrifice ou la perte. Pourtant, un renoncement choisi peut produire une sensation exactement inverse : du soulagement, de la légèreté et de l’espace. Dire non à une activité, à un projet ou à une obligation peut permettre de dire un oui beaucoup plus entier à autre chose.

Cette idée rejoint encore la métaphore de l’arbre. À l’automne, il se dépouille. Certaines feuilles tombent, des branches seront taillées, et pourtant nous ne considérons pas ce mouvement comme un échec de l’arbre. Il appartient à son cycle. Le dépouillement prépare aussi la croissance future. Dans nos vies, certaines activités, relations, projets ou représentations de nous-mêmes peuvent avoir eu leur raison d’être à une époque et demander ensuite à évoluer, à diminuer ou à se terminer.

J’en ai fait l’expérience en réduisant volontairement une partie de mes journées d’enseignement auprès d’étudiants. J’aime cette activité et je souhaitais conserver ce lien, mais son volume occupait une place qui ne me permettait plus de développer d’autres projets importants pour moi. Renoncer à une partie de ces interventions représentait à court terme moins d’activité et moins de chiffre d’affaires. Mais cela a aussi libéré de la disponibilité pour rencontrer des clients, accompagner de nouveaux projets et créer les Chroniques du Mage.

Faire de la place ne garantit pas que quelque chose de nouveau apparaîtra immédiatement. En revanche, cela rend de nouveaux choix possibles. C’est en ce sens que le renoncement peut devenir joyeux : non parce que nous méprisons ce que nous quittons, mais parce que nous reconnaissons ce que nous souhaitons désormais nourrir davantage.

Renoncer n’est donc pas toujours avoir moins. C’est parfois cesser d’encombrer notre vie pour retrouver de la disponibilité, de l’élan et une forme de cohérence. L’élagage n’a pas pour but de rendre l’arbre plus pauvre, mais de lui permettre de croître autrement.


La Pratique du Mage : où va ma sève ?

Je vous propose de reprendre cette image de l’arbre quelques minutes. Installez-vous confortablement, respirez et imaginez votre vie comme un arbre. Votre tronc représente votre énergie vitale. Ses différentes branches peuvent représenter votre travail, vos relations, votre famille, vos projets, vos engagements, vos passions ou tout autre domaine important de votre existence.

Commencez simplement par observer : où va votre sève aujourd’hui ? Qu’est-ce que vous nourrissez réellement par votre temps, votre attention et votre énergie ? Certaines branches reçoivent-elles énormément de ressources ? D’autres semblent-elles manquer de place ou de vitalité ?

Puis regardez la branche qu’il serait peut-être temps d’élaguer. Y a-t-il quelque chose que vous continuez à nourrir alors qu’au fond de vous, vous savez qu’il serait juste de lui donner moins de place, voire de le laisser partir ? Qu’est-ce qui vous retient : la peur du vide, le regard des autres, l’habitude, la sécurité, l’attachement à une ancienne version de vous-même ?

Tournez ensuite votre attention vers la branche qui demande à grandir. Existe-t-il une aspiration, un projet, une relation, une intuition ou un appel auquel vous ne donnez pas encore suffisamment de sève ? Quelle direction la vie cherche-t-elle peut-être à prendre à travers vous ?

Enfin, revenez au concret. Si, cette semaine, vous deviez retirer un peu de sève à une branche pour en donner davantage à une autre, quel serait votre premier geste ? Dire non à quelque chose ? Dire oui à autre chose ? Passer un appel ? Prendre un rendez-vous ? Réserver deux heures dans votre agenda ? Avoir une conversation que vous repoussez ? Un choix devient souvent réel lorsqu’il commence à prendre la forme d’un acte.

Conclusion – Choisir ce que nous voulons nourrir

Choisir, c’est donc probablement renoncer. Mais renoncer ne signifie pas nécessairement perdre. Lorsque le jardinier élague un arbre, il ne rejette pas les branches qu’il coupe : il choisit simplement où il veut permettre à la sève de circuler.

Dans nos vies aussi, nous avons parfois besoin d’élaguer des activités, des projets, des habitudes, certaines relations ou même des représentations de nous-mêmes. Non pas pour avoir une vie plus petite, mais pour donner davantage d’espace à ce qui compte vraiment. Certains renoncements peuvent comporter une part de deuil et, dans le même temps, nous rendre plus légers.

La question n’est donc peut-être pas seulement : « À quoi dois-je renoncer ? » Elle pourrait être : « Qu’est-ce que je choisis, aujourd’hui, de nourrir ? »

Dans la prochaine Chronique du Mage

Mais pour savoir ce que nous voulons vraiment nourrir, encore faut-il savoir d’où viennent nos choix. Choisissons-nous en fonction de nos aspirations profondes, de notre éducation, du regard des autres, de ce que l’on attend de nous ou de l’image que nous cherchons à préserver ?

Derrière la question « Qu’est-ce que je choisis ? » apparaît alors une interrogation plus profonde : qui est celui qui choisit à l’intérieur de moi ? Et finalement, qu’est-ce que cela signifie vraiment, être soi ? Ce sera le sujet de la prochaine Chronique du Mage.

Pour aller plus loin

Retrouvez les Chroniques du Mage, les articles associés, La Missive du Mage, mes accompagnements et l’ensemble de mes ressources sur florentrousset.com.

Une question, un partage ou une expérience à raconter ? Vous pouvez me contacter directement via le site ou me retrouver sur LinkedIn, Instagram et Facebook en recherchant Florent Rousset. Si cette chronique vous a inspiré, pensez à vous abonner au podcast, à laisser une note sur votre plateforme d’écoute et à partager cet épisode autour de vous

La Missive du Mage, newsletter de Florent Rousset

Rejoignez La Missive du Mage et recevez le prochain épisode dans votre votre boîte mail.