Qui sommes-nous derrière nos rôles, nos statuts et les personnages que nous jouons ? Entre authenticité, acceptation de soi et exploration du Soi, cette chronique invite à distinguer ce que nous faisons de ce que nous sommes, et à laisser davantage de place à ce qui est déjà vivant en nous.
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Être soi-même ne consiste pas à tout dire, ni à se réduire à nos rôles. Entre identité, authenticité, acceptation de soi et dimension plus spirituelle du Soi, cette chronique explore ce qui demeure lorsque nous déposons nos casquettes et cherchons à vivre davantage en cohérence avec ce que nous sommes.
Lorsque nous rencontrons quelqu’un, l’une des premières questions que nous posons est souvent : « Qu’est-ce que tu fais dans la vie ? » Comme si ce que nous faisons suffisait à dire qui nous sommes. Nous répondons par notre métier, notre statut, nos responsabilités. Pourtant, si demain l’un de ces rôles disparaissait, serions-nous moins nous-mêmes ?
Nous sommes tour à tour professionnel, parent, conjoint, ami, bénévole, artiste, accompagnant… Ces identités sont réelles. Elles nous situent, nous relient et racontent une part de notre histoire. Mais elles ne contiennent peut-être pas tout ce que nous sommes.
Alors une question apparaît : si nous déposions tous nos rôles, qu’est-ce qui resterait ? Et qu’est-ce que cela signifie, au fond, être vraiment soi ?
Nos rôles nous définissent-ils vraiment ?
Nos identités sociales sont nécessaires. Elles nous donnent des repères et une place dans le monde. Mais elles évoluent au fil de la vie. Nous changeons de métier, les enfants grandissent, une relation peut se terminer, la retraite arrive, certains engagements disparaissent et d’autres naissent.
Ces passages peuvent être déstabilisants parce qu’ils touchent directement à l’image que nous avons de nous-mêmes. Perdre un emploi, quitter une entreprise ou voir les enfants partir peut donner l’impression qu’une partie de nous disparaît avec le rôle que nous occupions.
J’aime l’image de l’arbre. À l’automne, ses feuilles tombent. Certaines branches peuvent être coupées. Pourtant, le tronc demeure. Nos rôles ressemblent peut-être à ces feuilles et à ces branches : ils font partie de nous, mais ils ne sont pas nécessairement le tronc.
Le risque apparaît lorsque nous nous identifions tellement à une fonction, un statut ou une relation que nous ne savons plus très bien qui nous sommes sans eux. Nos rôles peuvent nous habiter au point de devenir notre définition entière.
La question pourrait alors être : « Est-ce que j’habite mes rôles, ou est-ce que mes rôles finissent par m’habiter ? »
Jouer un rôle sans cesser d’être soi-même
Être soi ne signifie pas se comporter exactement de la même manière dans toutes les circonstances. Nous adaptons naturellement notre posture selon que nous sommes avec nos enfants, notre conjoint, nos amis, nos collègues ou nos clients.
Dans mon activité professionnelle, je peux être tour à tour coach, formateur, dirigeant ou entrer dans une relation commerciale. Chaque situation possède son cadre, ses attentes et sa manière particulière d’être en relation. Cela ne m’oblige pas pour autant à devenir quelqu’un d’autre.
J’ai pu observer quelque chose de semblable en travaillant avec des acteurs et des metteurs en scène. Un comédien joue un personnage qui n’est pas lui. Pourtant, pour que son jeu sonne juste, il puise dans son expérience, son corps, ses émotions et son histoire. Il incarne le personnage sans se confondre totalement avec lui.
Nous pouvons sans doute faire de même dans la vie : tenir un rôle, adopter une posture et répondre aux exigences d’une situation tout en restant reliés à nos valeurs, nos besoins, notre sensibilité et notre manière profonde d’entrer en relation. Être soi ne demande donc pas de supprimer nos rôles. Cela demande plutôt de ne pas nous y perdre.
Et si certains choix s’imposaient à nous ?
Nous aimons penser le choix comme l’exercice de notre libre arbitre : plusieurs chemins se présentent à nous et nous décidons lequel emprunter. Cette liberté existe. Pourtant, mon expérience m’amène aussi à nuancer cette représentation. Certaines directions semblent revenir avec insistance. Une intuition demeure, une aspiration ne disparaît pas, une activité nous met durablement en mouvement tandis qu’une autre nous épuise. Certaines portes s’ouvrent plus naturellement que d’autres.
Je me demande alors si choisir consiste toujours à fabriquer une direction ou si, parfois, il s’agit plutôt de reconnaître une direction qui cherche déjà à émerger. Cela ne signifie pas que chaque événement serait un signe à interpréter ni que nous devrions abandonner notre discernement. Je ne sais pas si la vie nous envoie réellement des signes ou si nous devenons simplement plus capables de reconnaître ce qui nous correspond profondément. Mais je constate que certaines aspirations reviennent encore et encore tant que nous ne leur avons pas réellement accordé notre attention.
Suivre une direction qui nous semble juste ne signifie d’ailleurs pas qu’elle soit dépourvue de peur. Certains changements nécessaires peuvent susciter de l’appréhension précisément parce qu’ils nous demandent de quitter une situation connue. La peur n’est pas, à elle seule, une boussole fiable : elle peut nous protéger d’un danger réel comme accompagner le franchissement d’un seuil important. Il s’agit donc moins de « suivre sa peur » que d’écouter ce qu’elle raconte, tout en observant la joie, l’élan, l’expérience, les circonstances et ce qui demeure profondément vivant en nous.
Peut-être que certains choix demandent ainsi moins de décider où aller que d’accepter d’aller là où quelque chose en nous sait déjà, depuis un certain temps, qu’il faudrait aller.
Authenticité ne signifie pas transparence totale
On associe souvent l’authenticité au fait de tout montrer ou de tout dire. Pourtant, être soi ne signifie pas exprimer chaque pensée, chaque émotion ou chaque perception à toutes les personnes que nous rencontrons.
Je ne partage pas le même degré d’intimité avec un proche, un ami, un client ou une personne que je viens de rencontrer. Cette différence ne signifie pas que je suis faux. Je peux être sincère sans tout dévoiler, rester cohérent sans rendre public tout ce qui m’appartient.
C’est aussi ce que j’expérimente avec les Chroniques du Mage. J’y partage une dimension plus personnelle et spirituelle de ce qui me constitue. J’assume aujourd’hui davantage cette dimension dans ma sphère professionnelle, sans pour autant l’imposer dans un accompagnement qui aurait un autre objet. Parfois, lorsqu’une intuition ou une perception apparaît, je peux simplement demander à la personne si elle souhaite l’entendre. Elle reste libre de dire oui ou non.
Être soi suppose ainsi une responsabilité dans la relation. Il ne s’agit pas d’imposer son « soi » aux autres, mais de chercher une cohérence entre ce que nous ressentons, ce que nous reconnaissons en nous, ce que nous pensons, ce que nous disons et ce que nous faisons.
Cela peut signifier dire oui lorsque c’est réellement oui, savoir dire non lorsque c’est non, poser une limite, exprimer un désaccord sans agresser ou assumer ce qui compte pour nous. Une question peut alors devenir très concrète : « Pour être davantage moi-même, à quoi devrais-je dire non dans ma vie ou dans mes relations ? »
Être soi, c’est aussi s’accepter
Il existe une autre dimension essentielle : nous ne pouvons probablement pas être pleinement nous-mêmes si nous passons notre temps à rejeter certaines parties de nous.
Être soi, c’est aussi reconnaître nos qualités, nos talents et nos élans, mais également nos fragilités, nos contradictions, nos peurs, nos blessures, nos erreurs et les moments où nous n’avons pas été au rendez-vous. Dans chacun de nos rôles, nous avons connu des réussites et des manquements.
S’accepter ne signifie pas considérer que tout est juste ni renoncer à évoluer. Nous pouvons reconnaître ce que nous sommes aujourd’hui sans décider que nous devons le rester demain. Certains changements deviennent même peut-être plus accessibles lorsque nous cessons de lutter constamment contre nous-mêmes.
Être en harmonie avec soi ne signifie donc pas n’avoir aucune contradiction. C’est peut-être cesser de faire de soi-même son propre adversaire. Cette pacification permet de réintégrer les parties que nous préférerions parfois laisser de côté et de devenir plus entier. Être soi pourrait alors signifier non seulement exprimer ce que nous aimons de nous-mêmes, mais accueillir avec davantage de justesse l’ensemble de ce qui nous constitue.
Du moi au Soi : existe-t-il en nous un espace plus vaste ?
À cette réflexion psychologique et relationnelle s’ajoute, pour moi, une dimension plus spirituelle. Nous pouvons parler du moi : notre identité, notre histoire, nos blessures, nos réussites, nos croyances, nos habitudes, nos projets et nos peurs. Tout cela participe à notre personnalité et à notre ego, dont nous avons besoin pour vivre et agir dans le monde.
Mais j’expérimente aussi un espace intérieur qui ne se réduit pas à cette histoire. Certains l’appellent le Soi, la présence, l’âme, la conscience ou l’esprit. Je ne cherche pas ici à trancher entre ces mots. Ils recouvrent d’ailleurs des réalités différentes selon les traditions. Ce qui m’intéresse est l’expérience possible d’un espace plus vaste et plus silencieux en nous.
La méditation, les arts martiaux, la respiration, le mouvement ou le contact avec la nature m’ont progressivement permis de mieux connaître cet espace. J’y ressens une présence plus joyeuse, une forme de paix, de sérénité et d’élan vital. Cette expérience ne fait pas disparaître les difficultés de l’existence, mais elle peut créer davantage d’espace pour les accueillir, les traverser et prendre une juste distance avec ce qui nous arrive.
Être vraiment soi pourrait donc aussi consister à laisser davantage de place à cette présence, plutôt qu’à nous confondre en permanence avec nos pensées, nos émotions, nos rôles ou l’histoire que nous racontons sur nous-mêmes.
La Pratique du Mage : TPS – Temps Pour Soi
Pour être davantage soi-même, encore faut-il passer du temps avec soi. L’idée paraît simple, mais nos agendas sont souvent remplis de production, de sollicitations, d’engagements et de rôles à tenir.
Je vous propose donc d’inscrire dans votre agenda un véritable TPS : un Temps Pour Soi. Non pas un temps destiné à produire davantage ou à atteindre un objectif, mais un espace de respiration dans lequel rien n’est plus important que la relation que vous entretenez avec vous-même.
Vous pouvez marcher, respirer, méditer, jardiner, dessiner, rester dans la nature ou simplement vous asseoir quelques instants. L’essentiel est de ralentir suffisamment pour revenir au corps, observer vos émotions, laisser passer les pensées et retrouver ce qui est vivant en vous.
Pendant ce temps, vous pouvez vous demander : qu’est-ce que je ressens réellement ? Qu’est-ce qui cherche aujourd’hui à prendre davantage de place ? Quelles identités suis-je en train de tenir ? Et surtout : « Si je déposais tous mes rôles, qu’est-ce qui resterait ? »
Conclusion – Laisser davantage de place à ce qui est déjà vivant
Être soi n’est peut-être pas un état définitif que nous atteignons une fois pour toutes. C’est peut-être un mouvement : reconnaître nos rôles sans nous y réduire, devenir plus cohérents entre ce que nous ressentons et ce que nous vivons, accepter davantage ce qui nous constitue et nous relier progressivement à un espace plus vaste en nous.
Être soi ne consiste peut-être pas à devenir quelqu’un. Il s’agit peut-être de cesser peu à peu de nous confondre avec tout ce que nous croyons devoir être.
À rebours d’une certaine injonction du développement personnel à construire sans cesse une « meilleure version de soi-même », nous pouvons aussi envisager une autre voie : laisser davantage de place à ce qui, en nous, est déjà présent et déjà vivant.
Dans la prochaine Chronique du Mage
Mais être vraiment soi fait immédiatement apparaître une autre question : sommes-nous prêts à être vus tels que nous sommes ? Pas seulement dans notre force, nos convictions et nos choix, mais aussi dans nos doutes, nos peurs, nos fragilités et nos imperfections ?
Être soi demande peut-être d’accepter d’être vulnérable. Et si cette vulnérabilité, loin d’être une faiblesse, pouvait justement devenir une force ? Ce sera le sujet de la prochaine Chronique du Mage.
Pour aller plus loin
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