Chronique #10 – Peut-on vraiment changer ?


Nous savons parfois très bien qu’une manière de réagir ne nous convient plus. Nous nous promettons que, la prochaine fois, nous ferons autrement. Pourtant, face à une situation familière, les mêmes pensées, les mêmes émotions et les mêmes réactions reviennent presque automatiquement. Pourquoi empruntons-nous encore ces anciennes routes ? Nos schémas ne sont pas forcément des ennemis : ils nous donnent des repères et économisent de l’énergie. Mais lorsqu’une réponse apprise hier continue de piloter notre présent, il devient utile de ralentir, d’observer et de créer une bifurcation.

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Lire l’article de la chronique ci-dessous :

Tout change autour de nous : les saisons, la nature, nos corps, nos environnements, nos relations. Et pourtant, nous pouvons avoir le sentiment de rester prisonniers des mêmes habitudes, des mêmes réactions ou de la même image de nous-mêmes. Peut-on réellement transformer ce qui nous limite ? Oui, mais pas nécessairement en cherchant à devenir quelqu’un d’autre. Changer demande de l’énergie, du discernement, de la répétition et parfois de l’aide. L’enjeu est peut-être moins de tout changer que de choisir ce qui mérite vraiment notre énergie – et de savoir aussi ce qu’il est temps d’accepter ou de laisser être.

« Je suis comme ça. » Cette phrase peut sembler anodine. Elle peut aussi devenir une frontière. Nous l’utilisons pour parler de notre caractère, de notre rapport au sport, de notre manière d’aimer, de travailler, de réagir sous pression ou de prendre notre place. Elle donne une impression de stabilité et parfois de sécurité. Mais dit-elle réellement qui nous sommes, ou seulement ce que nous avons appris à être jusqu’ici ? La question du changement prolonge naturellement celle des schémas répétitifs. Observer un automatisme est une première étape ; encore faut-il savoir si nous pouvons réellement le transformer. Entre l’idée naïve selon laquelle « tout est possible » et le fatalisme du « on ne change pas », il existe un chemin plus exigeant : reconnaître ce qui évolue déjà en nous, choisir ce que nous voulons faire évoluer et accepter que toute transformation durable demande du temps.


Tout change, et pourtant quelque chose demeure

Il suffit d’observer la nature pour constater que le changement n’est pas une exception : il est permanent. Les saisons se succèdent, les arbres poussent, perdent leurs feuilles puis recommencent un cycle. Les paysages se transforment. Les périodes de sécheresse, les pluies intenses, les vents ou les variations de température nous rappellent parfois brutalement que notre environnement n’est jamais totalement immobile.

Notre corps obéit à la même dynamique. Il grandit, vieillit, se répare, s’adapte à l’effort et au repos. Certaines cellules sont renouvelées, nos muscles répondent à l’entraînement, notre souplesse peut évoluer, nos capacités se développent ou diminuent selon ce que nous pratiquons. Même lorsque nous avons l’impression d’être exactement la même personne qu’hier, notre organisme poursuit son mouvement.

Et pourtant, nous faisons aussi l’expérience d’une forme de continuité. Quelque chose en nous semble traverser les années : une sensibilité, une manière singulière d’habiter le monde, peut-être une nature plus profonde. C’est l’un des paradoxes de l’existence : nous pouvons nous sentir profondément nous-mêmes tout en n’étant jamais tout à fait identiques à ce que nous étions.

Changer ne signifie donc pas nécessairement renier ce qui demeure. Il peut s’agir, au contraire, de permettre à ce que nous sommes profondément de s’exprimer avec davantage de liberté.

Pourquoi est-il parfois si difficile de changer ?

Si le changement est naturel, pourquoi certaines transformations personnelles nous paraissent-elles si difficiles ? Parce qu’une habitude, une croyance ou une manière de réagir n’est pas seulement une idée abstraite. Elle est devenue une organisation familière de notre attention, de nos émotions et de nos comportements. Plus nous empruntons une route, plus elle devient facile à reprendre.

C’est ce que nous avons exploré dans la chronique précédente à propos des schémas répétitifs. Une réaction peut avoir été utile à une période de notre vie, puis continuer à se déclencher alors que le contexte a changé. À force, nous ne disons plus seulement « je réagis comme cela » ; nous finissons par dire « je suis comme cela ». Le comportement se confond avec l’identité.

Toute transformation demande alors de quitter, au moins momentanément, un équilibre connu. La comparaison avec les changements d’état de la matière est parlante : passer d’un état à un autre nécessite un apport ou une libération d’énergie. Chez l’être humain, il ne s’agit évidemment pas du même phénomène physique, mais l’image aide à comprendre une réalité psychologique : apprendre, renoncer à un automatisme, installer une nouvelle discipline ou modifier une organisation demande de mobiliser des ressources.

C’est aussi vrai dans les entreprises. Une équipe ne change pas simplement parce qu’une nouvelle procédure a été annoncée. Il faut comprendre la destination, expérimenter, ajuster les pratiques, accompagner les résistances, soutenir les apprentissages et parfois accepter une période d’inconfort avant que le nouveau fonctionnement devienne familier.

Changer demande de choisir où placer son énergie

Nous pouvons vouloir améliorer notre santé, notre alimentation, notre couple, notre manière de communiquer, notre rapport au travail, notre organisation, notre confiance, nos finances, notre sommeil et notre condition physique. Pris séparément, chacun de ces projets peut être pertinent. Menés simultanément, ils peuvent surtout nous épuiser.

Le changement devient plus réaliste lorsque nous acceptons de choisir. Qu’est-ce qui compte réellement aujourd’hui ? Quel comportement me pénalise le plus ? Quelle situation crée de la souffrance inutile ? Quel projet, s’il avançait, aurait un effet positif sur plusieurs dimensions de ma vie ? Cette hiérarchie évite de transformer le développement personnel en chantier permanent.

Il est également utile de regarder la balance entre le coût et les bénéfices. Tant que le coût perçu du changement paraît supérieur à ce qu’il pourrait nous apporter, nous avons peu de raisons de bouger. Si les deux s’équilibrent, le statu quo reste souvent plus confortable. Pour nous engager, nous avons besoin de rendre les bénéfices suffisamment concrets.

Reprendre une activité physique, par exemple, ne se résume pas à « faire du sport ». Cela peut signifier se réveiller avec davantage d’énergie, retrouver de la mobilité, monter un escalier sans être essoufflé, mieux dormir, se sentir plus tonique ou simplement éprouver la satisfaction de progresser. Plus la transformation souhaitée devient tangible, plus l’effort prend du sens.

Le changement durable repose donc moins sur une injonction – « il faut que je change » – que sur une intention suffisamment importante pour justifier l’énergie que nous allons lui consacrer.


Ce qui nous semblait impossible peut devenir familier

Nous évaluons souvent nos capacités à partir de notre état présent. Quelqu’un qui ne court pas peut regarder un marathon comme une impossibilité. Pourtant, personne ne commence par quarante-deux kilomètres. Il y a d’abord quelques minutes de course, puis cinq kilomètres, dix, vingt, des périodes d’entraînement, des jours de récupération, des erreurs, des ajustements. À force de répétition, le corps et l’esprit apprennent.

J’en ai fait l’expérience avec les arts martiaux. Je n’ai pas commencé enfant. Lorsque j’ai découvert le Daitō-ryū Aiki Jūjutsu, certaines positions étaient réellement difficiles pour moi. Me déplacer à genoux, rester en seiza ou en kiza, chuter, assouplir certaines articulations : mon corps me rappelait très concrètement ses limites. J’aurais pu en conclure que cette pratique n’était pas faite pour moi.

Mais semaine après semaine, le corps s’est adapté. J’ai appris à mieux me déplacer, à chuter, à relâcher certaines tensions et à entrer dans des postures que je pensais auparavant inaccessibles. Le changement n’a pas eu lieu un matin par décision. Il s’est construit par la pratique.

Cette semaine encore, lors d’un séminaire international organisé à Besançon, la pratique avec des partenaires venus de différents pays m’a rappelé une autre dimension du changement : s’adapter à l’autre. Un corps différent, une saisie différente, une énergie différente ou une manière différente d’exécuter une technique nous empêchent de nous contenter d’un geste automatique. Nous devons écouter, ajuster, apprendre. La transformation devient alors relationnelle et collective.

Ce principe dépasse largement le tatami. Nous pouvons développer une compétence professionnelle, apprendre à parler en public, modifier notre posture managériale, créer une entreprise ou devenir plus autonome dans nos choix. Ce qui semblait étranger à notre identité peut, avec le temps, devenir une manière naturelle d’agir.


Faut-il corriger nos faiblesses ou développer nos forces ?

Vouloir changer peut conduire à regarder en permanence ce qui ne va pas chez nous. Nous repérons nos défauts, nos manques, nos maladresses et construisons parfois tout notre effort autour de leur correction. Cette approche peut être utile lorsqu’une faiblesse nous empêche d’assumer une responsabilité ou détériore nos relations. Mais elle possède une limite : nous pouvons passer beaucoup d’énergie à devenir moyens dans un domaine qui ne nous correspond pas, au lieu de devenir excellents dans ce qui nous met réellement en mouvement.

Nos aptitudes, nos formes d’intelligence, nos préférences et nos tempéraments ne sont pas identiques. Certaines activités nous demandent naturellement moins d’effort ; d’autres resteront coûteuses même après beaucoup d’apprentissage. Cela ne signifie pas qu’il faille renoncer à tout ce qui nous résiste. Un manager doit parfois apprendre à conduire une conversation difficile même s’il préfère l’harmonie. Un entrepreneur doit acquérir un minimum de rigueur administrative même si ce n’est pas son terrain de prédilection.

Mais si l’essentiel de notre vie consiste à lutter contre notre propre nature, quelque chose finit par s’épuiser. La transformation la plus féconde n’est peut-être pas celle qui nous éloigne de nous-mêmes. Elle peut consister à renforcer nos points d’appui, à développer ce qui nous donne de l’énergie et à faire évoluer suffisamment ce qui nous limite pour qu’il ne nous empêche plus d’avancer.

Changer n’est pas devenir une version standardisée de l’être humain. C’est parfois devenir davantage soi-même.

Nous ne changeons pas toujours seuls

L’idée de transformation personnelle est souvent racontée comme une aventure solitaire : une prise de conscience, une décision, de la volonté, puis le résultat. Dans la réalité, beaucoup de changements deviennent possibles parce que quelqu’un nous aide à voir ce que nous ne voyons plus.

Dans les arts martiaux, un enseignant corrige une posture, montre un détail, oblige à reprendre le mouvement. Dans le sport, un entraîneur structure la progression. Dans l’accompagnement professionnel, un coach, un mentor ou un superviseur peut questionner une croyance, faire apparaître un angle mort, aider à formuler un objectif et soutenir le passage à l’action.

La même chose vaut pour une équipe. Lorsque les habitudes sont devenues collectives, il est difficile de les regarder depuis l’intérieur. Un manager peut créer les conditions du changement, mais il a parfois lui-même besoin d’un regard extérieur. L’accompagnement n’enlève pas la responsabilité : il aide au contraire à la reprendre en donnant davantage de conscience et de structure.

Se faire accompagner ne signifie donc pas déléguer son changement. Personne ne peut pratiquer, décider ou agir à notre place. Mais nous n’avons pas toujours besoin de parcourir seuls un chemin simplement parce qu’il nous appartient.

Le discernement : savoir ce qu’il faut changer… et ce qu’il faut laisser êtres

Il existe enfin une limite essentielle à toute réflexion sur le changement : tout ne dépend pas de nous. Nous pouvons agir sur notre comportement, nos décisions, notre manière de répondre à une situation, l’attention que nous portons à un projet. Nous ne pouvons pas contrôler entièrement les autres, les événements, le temps, les réactions du monde ou l’issue de chacune de nos actions.

C’est ici que la sagesse stoïcienne reste particulièrement actuelle : distinguer ce qui relève de notre pouvoir d’action de ce qui lui échappe. La formule souvent appelée « prière de la sérénité » résume cette tension : trouver la force d’accepter ce qui ne peut être changé, le courage de changer ce qui peut l’être et la sagesse de distinguer l’un de l’autre.

Ce discernement évite deux impasses. La première consiste à renoncer trop tôt en appelant « acceptation » ce qui relève surtout de la peur ou de l’habitude. La seconde consiste à s’acharner contre une réalité sur laquelle nous n’avons plus de prise. Dans les deux cas, nous perdons de l’énergie.

Les arts martiaux offrent encore une image utile. Plus nous nous raidissons, plus nous créons parfois la résistance contre laquelle nous luttons. Respirer, relâcher, sentir le mouvement ne signifie pas devenir passif. Cela permet au contraire d’agir au bon endroit et au bon moment. Dans la vie aussi, il existe des moments pour pousser, décider et persévérer, et d’autres où la meilleure action consiste à cesser de forcer.

La pratique du Mage : quel changement mérite vraiment mon énergie ?

Pour cette pratique, ne faites pas la liste de tout ce que vous aimeriez améliorer. Choisissez une seule transformation. Elle peut concerner votre corps, une relation, une habitude, votre travail, un projet, une manière de penser ou une réaction qui revient trop souvent.

Commencez par préciser ce que vous souhaitez réellement. « Être mieux » ou « avoir davantage confiance » reste trop abstrait. À quoi verrez-vous concrètement que quelque chose a changé ? Que ferez-vous différemment ? Que ressentirez-vous ? Qu’est-ce que les personnes autour de vous pourront observer ?

Demandez-vous ensuite ce que ce changement vous apporterait réellement. Quels bénéfices attendez-vous ? Pourquoi sont-ils importants maintenant ? Puis regardez honnêtement le coût : du temps, de l’effort, de l’inconfort, de la répétition, peut-être l’abandon de certaines habitudes.

Enfin, choisissez un premier pas suffisamment petit pour pouvoir être accompli. Une séance. Un appel. Une conversation. Dix minutes de pratique. Une décision différée. Une demande d’aide. Le changement devient plus crédible lorsque nous cessons de regarder uniquement la distance qui nous sépare de l’arrivée et que nous nous occupons du prochain mouvement.

Et ajoutez une dernière question, peut-être la plus importante : est-ce réellement à moi de changer cela, ou suis-je en train de dépenser mon énergie à lutter contre quelque chose que je ne peux pas contrôler ?

Conclusion – Changer sans cesser d’être soi

Conclusion – Changer sans cesser d’être soi

Oui, nous pouvons changer. Notre corps, nos compétences, nos habitudes, nos réactions, nos croyances et même la représentation que nous avons de nous-mêmes peuvent évoluer. Nous en faisons déjà l’expérience, souvent sans nous en rendre compte.

Mais la possibilité de changer ne signifie pas que nous devions vivre dans une insatisfaction permanente à l’égard de nous-mêmes. Tout n’a pas besoin d’être optimisé. Tout trait de caractère n’est pas un problème à résoudre. Toute difficulté n’exige pas une métamorphose.

Peut-être la maturité consiste-t-elle à tenir ensemble deux mouvements : accepter profondément ce que nous sommes et rester suffisamment libres pour faire évoluer ce qui nous enferme. Renforcer nos forces. Travailler ce qui nous fait souffrir. Apprendre ce qui est nécessaire. Demander de l’aide lorsque nous en avons besoin. Et laisser tranquille ce qui n’a pas besoin d’être réparé.

Nous ne sommes pas obligés de devenir quelqu’un d’autre pour changer de vie. Il suffit parfois de découvrir que certaines limites que nous pensions appartenir à notre identité n’étaient que des frontières apprises.

Alors, quel changement mérite réellement votre énergie aujourd’hui ? Et qu’est-ce qu’il serait peut-être temps de cesser de vouloir contrôler ?

Dans la prochaine Chronique du Mage

Cette dernière question ouvre naturellement la suite. Nous pouvons agir, choisir, apprendre et persévérer. Mais il existe aussi des situations qui échappent à notre volonté, des directions que la vie prend malgré nous, des combats dont le coût devient supérieur à ce qu’ils peuvent encore produire.

Alors, lâcher prise signifie-t-il abandonner ? Renoncer ? Devenir passif ? Ou s’agit-il au contraire d’une autre forme de discernement : savoir où notre action reste féconde et reconnaître le moment où la résistance ne fait plus qu’ajouter de la souffrance ?

Dans la prochaine Chronique du Mage, nous explorerons cette notion souvent galvaudée : le lâcher-prise.

Pour aller plus loin

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