Chronique #11 – Lâcher prise… mais comment ?


On nous conseille souvent de lâcher prise comme s’il suffisait de desserrer les doigts pour retrouver aussitôt la sérénité. Mais faut-il vraiment tout lâcher ? Certaines prises nous retiennent et nous épuisent ; d’autres nous permettent au contraire d’avancer, de rester fidèles à ce qui compte et de traverser les difficultés. Entre persévérance et acharnement, action et acceptation, l’enjeu est peut-être moins d’apprendre à lâcher que de discerner ce qui mérite encore notre énergie. Tenir ce qui compte, sans s’agripper à tout le reste.

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Lâcher prise est devenu une formule presque incontournable du développement personnel. Mais faut-il vraiment tout lâcher ? Certaines prises nous permettent d’avancer ; d’autres nous retiennent, nous épuisent ou nous enferment dans une lutte sans issue. Entre persévérance et acharnement, acceptation et renoncement, cette chronique explore une question de discernement : qu’est-ce qui mérite encore notre énergie, et qu’est-ce qu’il serait temps de desserrer, de poser ou de laisser décanter ?

« Lâche prise. » Le conseil est devenu si courant qu’il semble parfois aller de soi. Lorsque nous souffrons, que nous nous inquiétons ou que nous nous accrochons à une situation, il faudrait lâcher. Mais cette injonction peut devenir aussi simpliste que celle qui nous demanderait de toujours persévérer. Car certaines choses méritent précisément que nous les tenions : une valeur, une relation, un projet, une parole donnée, une direction qui compte profondément pour nous.

L’image de l’escalade résume bien ce paradoxe. Pour progresser, nous avons besoin de prises. Nous nous appuyons sur certaines d’entre elles, puis nous devons en lâcher d’autres pour pouvoir poursuivre le mouvement. Le problème n’est donc pas de tenir ou de lâcher en soi. Il est de savoir quelle prise sert encore notre chemin, et laquelle nous immobilise.


Toutes les prises ne doivent pas être lâchées

La persévérance possède une vraie valeur. Beaucoup de projets, d’apprentissages et de transformations ne deviennent possibles que parce que nous acceptons de continuer malgré l’inconfort, les doutes ou l’absence de résultats immédiats. Renoncer au premier obstacle nous empêcherait d’apprendre, de construire et parfois de découvrir des ressources que nous ignorions.

Mais la persévérance peut aussi se transformer en acharnement. Nous continuons alors moins parce que le chemin a encore du sens que parce que nous avons déjà beaucoup investi, parce que nous voulons avoir raison, parce que nous refusons l’échec ou parce que l’idée même de renoncer nous semble insupportable.

Dans Adieu Dakota, Dan O’Brien écrit : « On donne parfois trop souvent d’importance à la persévérance. Il y a des moments où il faut savoir baisser les bras. » Cette phrase m’a arrêté parce qu’elle vient heurter une idée très valorisée : celle selon laquelle il faudrait toujours tenir bon. Or savoir arrêter peut parfois demander autant de courage que continuer.

J’aime aussi jouer symboliquement avec le mot « persévérance » : « percez et vous verrez ». Il ne s’agit évidemment pas d’une étymologie, mais d’une image. Il existe des moments où persister permet effectivement de traverser une résistance et de voir plus clair. Et d’autres où continuer à percer ne fait qu’agrandir une blessure ou gaspiller notre énergie. Le discernement commence peut-être ici : est-ce que je persévère parce que quelque chose de vivant m’appelle encore, ou simplement parce que je n’arrive pas à lâcher ?

Accepter ce qui est pour pouvoir choisir ce que j’en fais

Lâcher prise commence souvent par une étape moins spectaculaire : accepter la réalité telle qu’elle se présente. Accepter ne signifie pas approuver. Cela ne signifie pas aimer ce qui arrive, se résigner ou renoncer à agir. Cela signifie cesser de dépenser une partie de notre énergie à nier ce qui est déjà là.

Dans la vie professionnelle, nous pouvons par exemple souhaiter qu’un client dispose d’un budget plus important, qu’une équipe réagisse autrement, qu’un collaborateur adhère immédiatement à une décision ou qu’un projet avance plus vite. Mais tant que nous raisonnons à partir de la réalité que nous voudrions avoir, nous risquons de manquer celle avec laquelle nous devons réellement agir.

Reconnaître les faits nous redonne paradoxalement du pouvoir. À partir de ce qui existe, nous pouvons distinguer trois zones : ce sur quoi nous pouvons agir directement, ce que nous pouvons influencer et ce qui échappe à notre contrôle. Cette distinction ne supprime ni l’émotion ni la difficulté, mais elle évite de consacrer la même énergie à des réalités très différentes.

Nous pouvons agir sur une décision, une parole, une demande, une manière de nous préparer ou de répondre. Nous pouvons parfois influencer une relation ou un contexte. Mais nous ne contrôlons pas entièrement les autres, le temps, les circonstances ni l’issue de nos actions. Lâcher prise ne consiste donc pas à ne plus agir : il consiste à agir là où notre action reste féconde.

Laisser parfois les choses décanter

Lorsque nous sommes pris dans une situation difficile, notre premier réflexe peut être d’y penser davantage. Nous retournons le problème dans tous les sens, cherchons une solution, anticipons les scénarios, rejouons les conversations. Nous croyons travailler à la résolution alors que nous entretenons parfois surtout l’agitation.

L’image de l’eau boueuse m’est particulièrement utile. Si l’on remue sans cesse un récipient rempli d’eau et de terre, l’eau reste trouble. Pour retrouver de la clarté, il faut parfois simplement cesser de remuer. Le dépôt descend progressivement et ce qui était indistinct redevient visible.

Il en va de même pour certaines décisions. Les mettre momentanément de côté ne signifie pas les fuir. Cela peut être une manière consciente de laisser les émotions se déposer, de laisser apparaître de nouvelles informations ou de permettre à une intuition de se préciser. Laisser mûrir n’est pas laisser pourrir : nous pouvons décider de reprendre le sujet à un moment choisi, avec davantage de disponibilité intérieure.


Lâcher prise, c’est aussi lâcher l’emprise

Nous pouvons faire tout ce qui dépend de nous et rester pourtant prisonniers du résultat. Nous voulons que notre effort produise exactement l’effet attendu, au moment prévu et de la manière imaginée. C’est ici que le lâcher-prise devient aussi un lâcher de l’emprise.

Nous pouvons tenir une intention, travailler, préparer, demander, décider, nous engager pleinement… sans pouvoir garantir la réponse du monde. Un projet peut prendre plus de temps. Une personne peut ne pas changer. Une relation peut évoluer autrement que prévu. Une opportunité peut disparaître et une autre surgir là où nous ne l’attendions pas.

Cette emprise peut également s’exercer sur les autres. Nous voulons parfois qu’ils comprennent plus vite, fassent les mêmes choix que nous, adoptent notre rythme ou répondent à nos attentes. Dans les relations, avec nos proches, nos enfants ou nos collaborateurs, lâcher prise consiste aussi à reconnaître à l’autre sa propre trajectoire.

Et puis il y a l’emprise que nous exerçons sur nous-mêmes : l’obligation d’être toujours plus performant, plus serein, plus aligné, plus avancé. Le développement personnel peut lui-même devenir une nouvelle pression. Se « lâcher les baskets » à soi-même, et parfois lâcher celles des autres, est peut-être une forme très concrète de sagesse.


Retrouver une stabilité intérieure sans devenir rigide

Lâcher prise ne consiste pas à devenir indifférent. Une émotion peut nous traverser sans devenir toute notre identité. Une contrariété peut nous toucher sans décider de toute notre journée. Une parole peut nous atteindre sans prendre durablement le pouvoir sur notre état intérieur.

Cette stabilité ne se construit pas en supprimant nos émotions, mais en développant notre capacité à les accueillir, les ressentir et les laisser circuler. La respiration, la marche, la méditation, l’attention au corps, l’écriture ou simplement un temps de recul peuvent nous aider à créer cet espace.

J’aime ici l’image du roseau. Il possède une direction et un enracinement, mais il ne résiste pas au vent par la rigidité. Il plie sans nécessairement rompre. Nous pouvons, nous aussi, développer une colonne intérieure suffisamment solide pour ne pas être emportés par tout ce qui arrive, et suffisamment souple pour ne pas nous briser à force de vouloir que la réalité corresponde à nos attentes..

Tenir ce qui compte, desserrer le reste

Le lâcher-prise est parfois présenté comme un mouvement absolu : il faudrait abandonner l’attachement, les attentes, le contrôle. Je préfère une approche plus nuancée. Il existe des choses que nous choisissons consciemment de tenir parce qu’elles donnent une direction à notre vie.

Une valeur, une relation, un engagement, un projet ou une responsabilité peuvent mériter notre énergie même lorsqu’ils sont exigeants. La question n’est pas : « Est-ce difficile ? » mais plutôt : « Est-ce encore juste pour moi de consacrer mon énergie à cela ? » Inversement, certaines prises ont cessé de nous soutenir. Nous les serrons par habitude, peur, culpabilité ou besoin de contrôle.

Le discernement n’apporte pas toujours une réponse immédiate. Il peut demander du temps, de l’écoute et parfois l’aide d’un regard extérieur. Mais poser la question change déjà notre posture : je ne suis plus condamné à tenir ou obligé de lâcher. Je peux choisir ce que je continue à porter.

La Pratique du Mage : « Ce que je tiens / ce que je lâche »

Pour cette pratique, choisissez une situation qui vous prend actuellement de l’énergie. Une relation, une décision, un projet, une inquiétude ou quelque chose que vous cherchez depuis longtemps à résoudre.

Fermez une main et imaginez que vous tenez cette situation. Sentez simplement ce que produit le geste dans votre corps. Puis demandez-vous : qu’est-ce que j’essaie exactement de contrôler ? Qu’est-ce qui dépend réellement de moi ? Sur quoi puis-je agir aujourd’hui ? Et qu’est-ce qui appartient à l’autre, au contexte, au temps ou à la vie ?

Demandez-vous ensuite ce que vous choisissez consciemment de continuer à tenir. Peut-être une intention, une valeur, une action, une limite à poser ou un engagement qui compte. Tout n’a pas à être lâché.

Puis observez ce que vous pourriez commencer à desserrer. Ouvrez progressivement la main. Il ne s’agit pas forcément de renoncer. Vous pouvez simplement vous dire : « Pour l’instant, je pose cela. » Regardez votre main ouverte. Vous n’avez rien détruit. Vous n’avez rien rejeté. Vous avez simplement cessé de serrer.

Et si vous sentez qu’une chose mérite encore d’être tenue, refermez consciemment la main sur elle. La pratique ne vous impose pas le lâcher-prise. Elle vous invite à sentir la différence entre tenir par choix et vous agripper par peur.

Conclusion – Lâcher prise sans renoncer à conduire sa vie

Peut-être avons-nous donné au lâcher-prise une signification trop radicale. Lâcher ne veut pas forcément dire abandonner. Cela peut signifier accepter ce qui est, cesser de vouloir contrôler ce qui nous échappe, laisser une situation décanter ou desserrer une prise devenue trop coûteuse.

Et tenir n’est pas nécessairement s’acharner. Nous pouvons choisir de rester fidèles à ce qui compte, de poursuivre un projet, de défendre une valeur ou de traverser une difficulté parce que nous sentons qu’il y a encore quelque chose à apprendre, à construire ou à vivre.

La question devient alors moins « faut-il lâcher prise ? » que « sur quoi ai-je réellement prise ? ». Qu’est-ce qui mérite mon énergie ? Qu’est-ce qui dépend de moi ? Qu’est-ce que je tiens librement, et qu’est-ce qui me tient désormais prisonnier ? Lâcher prise n’est peut-être pas renoncer à conduire sa vie. C’est apprendre à tenir fermement ce qui compte… sans s’agripper à tout le reste.



Dans la prochaine Chronique du Mage

Mais comment savoir ce qu’il faut tenir et ce qu’il faut lâcher ? Comment distinguer une peur qui nous pousse à abandonner trop vite d’une sensation plus profonde qui nous indique qu’un chemin n’est peut-être plus le nôtre ?

Nous appelons parfois cela l’intuition. Est-elle une forme d’intelligence, une construction de notre cerveau, une perception plus subtile ? Peut-on apprendre à l’écouter ? Et surtout, peut-on lui faire confiance ?

Dans la prochaine Chronique du Mage, nous ouvrirons cette nouvelle question : l’intuition existe-t-elle vraiment ?

Pour aller plus loin

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